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Revue de presse

Le Monde, 23/12/1998

Louis Daguerre
"M. Huet. 1837"
daguerréotype
5,8 x 4,5 cm
(collection Marc Pagneux)

© Etudes photographiques
(reproduction interdite)

L'un des premiers daguerréotypes bouscule l'histoire de la photographie

Experts français et américains se disputent autour de ce qui pourrait être le premier portrait photographique, daté de 1837, dû à Louis Daguerre, dont de multiples travaux récents réhabilitent l'importance capitale.

Ce minuscule portrait photographique, qui tient dans la paume de la main, est peu flatteur mais fait l'effet d'une bombe tant il bouscule le microcosme des spécialistes. De quoi s'agit-il? D'un visage laiteux d'homme, échevelé, les yeux ouverts, gravé sur une plaque de cuivre argenté, qu'il faut incliner patiemment pour voir surgir, comme dans un miroir, les traits du modèle.

Au dos de ce daguerréotype est mentionnée la date manuscrite de 1837. Il s'agirait du plus ancien portrait photographique connu à ce jour. Son auteur, toujours mentionné au dos, serait Louis Daguerre, le co-inventeur de la photographie avec Niépce, qui donnera son nom au procédé dévoilé au monde en 1839. Comme le dit Marc Pagneux, marchand réputé de photographies et propriétaire de ce daguerréotype exceptionnel: "C'est autre chose qu'une photographie; un objet appartenant à l'histoire des sciences." L'image a été publiée - donc révélée - dans le numéro de novembre d'Études photographiques (Le Monde du 30 octobre), accompagnée de deux textes sur Daguerre signés par l'historien d'art André Gunthert et l'ingénieur Jacques Roquencourt.

Les premières réactions ne sont pas venues de France mais des États-Unis, pays prolifique en chercheurs sur le procédé daguerrien. Beaucoup n'y croient pas, doutent ou se méfient - sans avoir vu l'objet. D'autres saluent la découverte. La graphologie de la signature, la date, l'aspect général de l'objet plaident fortement pour l'authenticité, mais il y aura des sceptiques tant que la plaque de cuivre ne sera pas analysée. Cette découverte vient concrétiser une déclaration de Daguerre lui-même, en février 1838: "J'ai fait aussi quelques essais de portraits, dont un est assez bien réussi." S'agit-il de celui mis à jour? Possible, répond André Gunthert. Une autre incertitude concerne l'identité du modèle. Ce pourrait être le peintre naturaliste Nicolas Huet - des recherches sont en cours pour le confirmer.

L'agacement américain est compréhensible. La France (Niépce et Daguerre) et la Grande-Bretagne (Talbot) se disputent l'invention de la photographie. Les États-Unis, par défaut, se sont attribués la paternité du portrait photographique qui s'est développé de façon spectaculaire outre-Atlantique dès la divulgation par Daguerre de son procédé. "Il y a aux États-Unis une Daguerrian Society, rappelle Marc Pagneux, c'est un objet qui rend fou." D'où l'amusement d'André Gunthert: "Des historiens américains se déchirent depuis quinze ans pour dater le plus ancien portrait autour de l'année 1839. Et nous leur mettons sous le nez un portrait qui a deux ans d'avance..."

L'authenticité de ce portrait rend douloureuse une bonne part des écrits sur l'invention de la photographie. Dans son Histoire mondiale de la photographie (Abbeville Press, 1992), Naomi Rosemblum écrit: "A l'annonce de son invention (...), le procédé de Daguerre ne pouvait être utilisé pour faire des portraits. En 1839, la pose aurait demandé une quinzaine de minutes d'immobilité raide en plein soleil." Or, ce portrait - réalisé deux ans plus tôt - n'a exigé que deux minutes de pose...

Les études d'André Gunthert et de Jacques Roquencourt, renforcées par la découverte de ce portrait, incitent à revoir fortement à la hausse l'apport de Daguerre dans l'invention de la photographie. On se gardera d'entrer dans la polémique sur les mérites respectifs de Niépce et Daguerre. Mais comment ne pas constater que, depuis cent cinquante ans, le second est maltraité au profit du premier? Niépce, à qui on doit l'image - peu lisible - la plus ancienne connue à ce jour, une vue de toits depuis sa maison (autour de 1827), s'associe en 1829 avec Daguerre pour faire avancer son procédé. Mais il meurt en 1833. Daguerre en aurait "profité" pour s'approprier une découverte qu'il aurait "usurpée".

Bref, c'est "Niépce le gentil, qui invente la photographie, et Daguerre le méchant qui se contente de commercialiser le procédé", constatent André Gunthert et Jacques Roquencourt. Niépce "l'honnête homme" reclus en province (à Chalon-sur-Saône) et Daguerre le Parisien "mondain", homme d'affaire prospère avec son Diorama - un spectacle d'illusion optique alors très en vogue -, souvent qualifié de "personnage peu sympathique", "peintre raté" ou de "demi-savant". Il existe d'ailleurs un musée Niépce, à Chalon-sur-Saône, et pas de musée Daguerre.

André Gunthert et Jacques Roquencourt, le premier en travaillant sur la réduction du temps de pose chez Daguerre, le second sur l'optique - notamment en reproduisant les expérimentations de l'inventeur -, aboutissent à un personnage "à l'opposé de ce que véhiculent les histoires de la photographie". André Gunthert: "Aucun livre ne mentionne la notion déterminante de réduction du temps de pose, condition sine qua non pour imposer la photographie. Or Daguerre est guidé par cette notion dans ses recherches."

André Gunthert et Jacques Roquencourt développent d'autres arguments, notamment sur l'image latente (préexistante en chambre noire avant d'être révélée) que Daguerre aurait mise au point - mais, dans un débat très technique, d'autres experts le contestent - pour affirmer que le procédé daguerrien, dans sa méthode, ne doit rien aux recherches de Niépce. Jacques Roquencourt est le plus sévère, qui estime que Daguerre a fait l'objet "d'une scandaleuse campagne de désinformation". André Gunthert est plus nuancé, affirmant que la photographie est née parce que Niépce et Daguerre "ont travaillé ensemble" et que "Daguerre a fait l'erreur tactique de donner son nom au procédé".

Reste que cette affaire bouscule les historiens et leur méthodologie. "Pourquoi la photographie, qui est au départ une histoire des sciences, est monopolisée par des personnes qui n'ont aucune connaissance technique ou scientifique ?", se demande Jacques Roquencourt. Marc Pagneux, ravi par "le coup de pied dans la fourmilière" que provoque son portrait, ajoute : "Trop de bêtises ont été écrites sur Daguerre. Pourquoi les historiens ne le reconnaissent-ils pas ?" Ceux que nous avons contactés sont embarrassés, contestent la découverte, ou ne veulent pas être cités. Et pourtant, il est probable que d'autres images surgiront, venant bousculer les idées reçues : "Ce portrait n'est que le sommet de l'iceberg, dit André Gunthert. On en trouvera d'autres. Une période phénoménale est en train de s'ouvrir, qui oblige les chercheurs à revoir complètement l'histoire de la photographie."

Michel GUERRIN


Le Monde, 23/12/1998


L'émergence d'une nouvelle génération d'historiens français

L'"affaire Daguerre" est exemplaire de l'émergence d'une génération d'historiens de la photographie dont une spécificité est de dialoguer au sein d'un collectif informel. "Nous chassons en meute", dit Michel Poivert, un de ses animateurs, avec André Gunthert, l'auteur d'une étude consacrée à Daguerre, qui s'est aussi fait remarquer pour une traduction commentée de La petite histoire de la photographie, de Walter Benjamin.

La meute prend du plaisir à se retrouver au sein de la Société française de photographie (SFP), vénérable institution privée fondée en 1854, généreusement abritée par la Bibliothèque nationale (rue de Richelieu). La SFP, riche d'une collection photographique classée monument historique en 1993, est devenue un "laboratoire de recherche" - Poivert en est le président et Gunthert le secrétaire général. Ce tandem a créé, en 1996, Études photographiques (2000 exemplaires), une revue scientifique qui publie, entre autres, les recherches de cette nouvelle génération.

Ces historiens ont autour de trente ans, ne sont ni photographes, ni marchands, ni collectionneurs, et sont issus de l'Université. "Il n'y a aucune volonté de jouer aux francs-tireurs par rapport aux historiens qui nous précédent, comme Jean-François Chevrier, Michel Frizot ou André Rouillé, mais le désir de nous retrouver, sans exclusive, sur le terrain scientifique", dit Michel Poivert.

Poivert a écrit une thèse de doctorat sur le pictorialisme et il est maître de conférence à Paris I. André Gunthert soutiendra, en février 1999 à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, une thèse intitulée "La conquête de l'instantané, 1841-1895". Nathalie Boulouch est l'auteur d'une thèse sur l'autochrome et enseigne à Rennes II - elle prépare une exposition sur les collections d'autochromes en Europe pour le musée Albert-Kahn. Clément Chéroux prépare une thèse sur "Les récréations photographiques par rapport aux avant-gardes" - il sera l'auteur d'une soirée-projection sur ce thème pour les Rencontres d'Arles de juillet 1999. Paul-Louis Roubert a choisi pour sujet de thèse "Le modèle photographique dans la bataille réaliste (1848-1870)" et travaille sur le texte de Baudelaire, "Le public moderne et la photographie", aussi souvent cité que mal interprété.

Cette génération est à la hauteur du champ photographique qui "est un des plus riches des sciences humaines", dit André Gunthert, expliquant que "les deux tiers de l'iconographie de la revue sont inédits". Tous travaillent à partir des sources et documents premiers. "Il y a encore beaucoup de trous à combler", dit Nathalie Boulouch.

Cette génération se démarque des historiens généralistes qui ont pensé l'histoire de la photographie dans sa globalité. "Cette histoire doit s'écrire à plusieurs, par spécialités, dit André Gunthert. Quand nous aurons produit quarante volumes, on y verra plus clair." La revue fait donc dialoguer les compétences: ingénieurs, scientifiques, historiens d'art, marchands - l'exemple de Marc Pagneux avec son daguerréotype - communiquent leurs données. "Nous voulons aussi sortir de la rivalité entre universitaires et conservateurs", dit Michel Poivert. Ainsi Sylvie Aubenas (BNF) ou Sylvain Morand (musées de Strasbourg) sont proches de la revue.

Sur le fond, ces historiens n'abordent pas la photographie uniquement par le biais de l'esthétique. "Nous ne sommes pas dans une histoire qui aurait le modernisme pour axe central. Plus que l'histoire des formes, c'est l'histoire des représentations qui nous intéresse.", dit Michel Poivert. Des genres jugés mineurs sont ainsi abordés, liés aux sciences, à l'économie, à l'histoire, à la politique, aux techniques, à la littérature...

Le travail de ces historiens fait contrepoids à la recherche américaine, dominante en photographie. "Les réactions que nous recevons avec la publication sur Daguerre montrent que les États-Unis commencent à s'intéresser à la recherche française." Reste à sortir d'une étiquette "XIXe siècle" qui colle - à tort - à ces historiens et à la revue, et à étendre les recherches jusqu'au contemporain. "Dans ce domaine, nous avons beaucoup de mal à trouver des textes de qualité", affirment les animateurs d'Études photographiques.

M. G.